Syrie: "Des snipers ont reçu l’ordre de viser la tête des manifestants"

Publié le par revivall

Un homme touché d'une balle dans la tête à Lattaquié, le 27 mars.
 
Sur cet enregistrement envoyé par un de nos Observateurs à Damas, un homme qui se présente comme appartenant aux Forces de sécurité syriennes détaille les consignes qu’il a reçues, vendredi dernier, pour réprimer les manifestations dans la banlieue de la capitale. Son témoignage est effrayant.

Selon notre contact sur place, ce témoignage aurait été enregistré il y a 36 heures à Damas, par notre Observateur. Pour des raisons liées à sa sécurité, la voix de l’homme qui témoigne et qui se présente sous le pseudonyme d’Abou Hussein, a été modifiée.

Sur cet enregistrement, Abou Hussein raconte avoir été envoyé afin de réprimer une manifestation à Barzeh, dans la banlieue nord de Damas, le 29 avril 2011. Il explique être membre des Forces de sécurité - un corps chargé du maintien de l’ordre, bien distinct de la police et de l’armée.

Par précaution, Abou Hussein a refusé d’être joint directement par FRANCE 24. Mais son récit concorde toutefois avec les nombreuses vidéos de la répression syrienne diffusées ces dernières semaines sur notre site. Des images où l’on peut voir de nombreux cadavres de manifestants touchés, par balle, à la tête.

"Nos ordres étaient que chaque officier soit accompagné d’un sniper volontaire"

 

 

 

Traduction du témoignage d'Abou Hussein par France 24 :
 

 

Je m’appelle Abou Hussein et je fais partie des Forces de sécurité syriennes, rattachées au ministère de la Défense.
 
Je voudrais d’abord m’excuser de ne pas décliner ma véritable identité, ainsi que pour la qualité de l’enregistrement. Ces précautions ont été prises à cause du risque que je prends en livrant un tel témoignage.
 
Je voudrais, à travers ce message, m’adresser à tous les Syriens et notamment à mes camarades des Forces de sécurité, les appelés ainsi que les officiers de toute l’armée. Nous connaissons tous la nature des ordres que nous recevons et que nous appliquons sans penser une seule seconde à les remettre en question ou à discuter leur légitimité ainsi que les conséquences de leur application.
 
Je vais vous parler de ce qui s’est passé le 29 avril 2011 et des ordres que nous avons reçus ce jour-là concernant la manière de réprimer les manifestations de Barzeh, au nord de Damas.
 
"Parmi les militaires, il y avait cinq snipers, quinze tireurs de RPG et une soixantaine d’hommes armés de kalachnikov"
 
Nous avons été réunis vendredi matin devant l’académie de police, qui se trouve à environ un kilomètre du centre de Barzeh. Il y avait parmi nous environ 200 hommes des Forces de sécurité et une centaine de policiers. Nous avons ensuite été rejoints par une centaine de militaires. En discutant avec eux, j’ai appris qu’ils faisaient partie de la quatrième division [une division de l’armée syrienne considérée comme proche de la garde présidentielle dirigée par Maher al-Assad, frère de Bachar]. Parmi les militaires, il y avait cinq snipers, 15 tireurs de RPG [arme anti-char] et une soixantaine d’hommes armés de Kalachnikov.
 
Le colonel nous a ensuite donné les détails du plan. Les policiers devaient être les premiers à intervenir. Armés de matraques, ils devaient empêcher les manifestants d’arriver jusqu’à la place principale de Barzeh. Ensuite, les Forces de sécurité devaient les rejoindre, armées de bâtons et de matraques. Les militaires devaient arriver à la fin. Leur mission était de tirer en l’air dès que les manifestants s’approchaient à 500 mètres d’eux. Ils devaient ensuite viser les jambes si les gens s’approchaient à moins de 200 mètres. Le colonel a ensuite bien précisé que personne ne devait tirer sans en avoir reçu l’ordre et que les tirs ne devaient jamais avoir pour objectif de tuer.
 
" Il y a une volonté clair de la part des autorités syriennes de monter l’armée contre les manifestants"
 
Cependant, après cette réunion, les officiers ont été appelés à part, pour une réunion avec le chef de la division. A leur retour, l’un d’eux m’a révélé que la quatrième division avait reçu des ordres différents. Ainsi, chaque officier devait être accompagné d’un sniper volontaire [membre d’une milice ou mercenaire]. Ils avaient également pour ordre de se positionner à des endroits d’où il leur serait facile de tirer. On leur avait demandé de viser la tête et de tirer dès qu’ils verraient des manifestants. Comme ça, les manifestants n’oseraient plus sortir dans la rue.
 
Ce que j’ai retenu des échanges avec mes camarades et avec les officiers de l’armée, c’est qu’il y a une volonté claire de la part des autorités de monter l’armée contre les manifestants. Les appelés sont totalement coupés du monde dans leurs casernes. Ils subissent un vrai lavage de cerveau. On essaie de les convaincre que les manifestants sont des émeutiers et des semeurs de troubles instrumentalisés par des agents étrangers. Il revient aux familles des soldats de les sensibiliser sur les mensonges de l’Etat, afin que leurs enfants n’aient plus de sang sur les mains."
 
Un manifestant touché à l'épaule. Vidéo datée du 1er avril, dans la région de Deraa. (plus d'infos sur cette vidéo)

"De nombreuses vidéos montrent des manifestants touchés à la tête ou à la poitrine"


Ahmed Syrie est l’Observateur qui a recueilli ce message et qui nous l'a ensuite transmis.

Le 29 avril, les manifestants se sont rassemblés à Barzeh, mais il s’est mis à pleuvoir des trombes d’eau. Au bout d’une demi-heure, la majorité des manifestants sont rentrés chez eux [voir la vidéo du début du rassemblement ci-dessous]. C'est ainsi que malgré le déploiement et l’organisation des Forces de l’ordre, il n’y a pas eu de tirs ce jour-là [Abou Hussein n’a donc finalement pas eu à intervenir].

En revanche, lors de la manifestation du vendredi précédent, à laquelle j’ai participé, sept personnes sont mortes à Barzeh, selon un bilan officiel, et trois autres sont toujours portées disparues. Les Forces de sécurité au sol et les chabbiha [des civils qui, selon des témoins, combattent aux côtés de l’armée et des forces de sécurité ] ont tiré sur la foule. Plusieurs personnes ont, par ailleurs, rapporté que des tirs étaient partis d’un immeuble des services publics. Et effectivement, à quinze mètres de moi, un homme a reçu une balle en pleine tête. Il n’était clairement pas dans l’axe de tir des Forces de sécurité, au sol, mais il était en revanche exposé à des tirs venant de l’immeuble. Une grande partie de son visage a été arraché. La balle est venue d’en haut.

Ce que j’ai vu à Barzeh a été rapporté également dans d’autres villes. Depuis plusieurs semaines, de nombreuses vidéos montrent des manifestants touchés à la tête ou à la poitrine. Et le témoignage d’Abou Hussein vient confirmer la présence de snipers pour réprimer les manifestations. "

Manifestations à Barzeh le 29 avril

 

 


 

Le 22 avril, à Barzeh, un homme en civil au milieu des policiers tire sur les manifestants

 


 
 

Source: observers.france24.com

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